Tout le bonheur du monde

Ecologic Girl! > WM s'interroge

C’est ce qu’on souhaite tous pour nos enfants.

De pouvoir vivre heureux, et libres. Libres de choisir leur vie, libre d’aller vivre où ils le veulent, avec qui ils le veulent. Libres de disposer de leur corps sans que d’autres cherchent à les posséder, à les dominer, à les soumettre à une volonté qui ne serait pas la leur.

C’est un voeu honorable mais je commence à douter qu’il soit encore réalisable, du moins si nous continuons nous, adultes, à nous enraciner dans nos modes de vies qui détruisent tout sur leur passage et à attendre « que ça change ». J’ai eu aujourd’hui une discussion intéressante avec une lectrice au sujet de la culpabilité. Celle que l’on ressent, inévitablement, lorsque quelqu’un éclaire d’une autre manière quelque chose que l’on croit connaître ou maîtriser. On accuse souvent alors celui qui perturbe notre cocon douillet d’être responsable de cette culpabilité, parce qu’il a dit les choses comme ci ou comme ça, mais on ne fait finalement que se protéger de nos propres craintes en rejetant la cause sur l’autre et en dernier lieu, quelle que soit la manière dont une chose peut être éclairée ou énoncée, si le propos est crédible il nous obligera, malgré nous, à réfléchir. Et peut-être à culpabiliser.

Mais est-ce si grave, la culpabilité?

N’est-ce pas elle le moteur? N’est-ce pas elle qui nous fait sortir de nos confortables acquis pour nous bousculer et nous montrer qu’il faut continuer à avancer? N’est-ce pas elle qui nous fait prendre conscience que NOUS sommes le changement et que si nous nous contentons de l’attendre, il n’arrivera jamais? N’est-ce pas elle également qui nous oblige à cesser de nous voiler la face, même si c’est parfois bien plus confortable?

Avant ma première grossesse, j’étais bien différente.

Je ne m’en suis jamais cachée d’ailleurs, et on pourra trouver ça et là sur la blogosphère des commentaires, datés d’au moins trois ans et signés de mon nom, ne voyant pas le problème avec la fessée. Incroyable n’est-ce pas, quand on me lit aujourd’hui si engagée? Et pourtant. Je remercie chaque jour la culpabilité qui s’est instaurée en moi, au quotidien et au fil de mes lectures et recherches, pour ce changement radical qu’elle a apporté dans ma vie, et dans celle de ma famille. Je la remercie de m’avoir heurtée, parfois de plein fouet, en m’imaginant lever la main sur mon enfant encore à naître parce qu’il m’avait désobéi. Je la remercie d’avoir placé au fond de mon coeur ce sentiment de honte à l’idée d’être violente envers un être si faible et je la remercie de m’avoir ainsi poussée à aller encore plus loin la chercher, la provoquer, pour finalement la surmonter et la vaincre en transformant ma façon d’être, mon mode de vie, mes volontés, mes principes, ma façon d’aimer aussi. Non pas que cette transformation soit définitivement acquise, elle est au contraire perpétuelle, y toucher c’est en faire un nouveau quotidien et un but entre tous.

Je la remercie, cette culpabilité parfois bien grande, de m’avoir retournée car ainsi elle m’a ouvert une voie à laquelle je ne pouvais pas croire. Au quotidien, elle me guette encore souvent, cachée au fond de ma gorge quand un vieux réflexe me donne envie de crier si ma fille fait quelque chose qui ne me convient pas. A force de la savoir là, pas loin, on a travaillé, on travaille encore, pour qu’elle reste toujours tapie mais jamais vraiment partie. Pour qu’elle reste ce moteur intérieur qui nous rappelle quel contrat nous avons, mon conjoint et moi, passé avec notre fille et déjà avec notre futur bébé qui sera bientôt là. Nous sentir coupables lorsque nos démons reviennent nous permet de rester humbles, face à nos enfants. La culpabilité n’implique pas forcément qu’on s’y noie pour s’y perdre.

Une autre culpabilité me tient aujourd’hui.

Elle me renverse tout autant que celle qui m’a tenue il y a trois ans. Celle de mon mode de vie, et de mon impact sur mon environnement. A quel point mon confort, mon assiette et mes envies d’occidentale riche peut le détruire, chaque jour un peu plus. Cette culpabilité prend à nouveau son rôle de moteur depuis la naissance de notre fille, et on travaille, patiemment, à changer. Manger moins – voire plus du tout – de viande, se déplacer au maximum sans la voiture, dépendre le moins possible de l’industrie agro-alimentaire, minimiser notre impact sur la vie de tous ces gens, tellement loins de nous qu’on ne les voit pas et qu’on les oublie, mais qui meurent pour fabriquer nos appareils, nos smartphones. Tous ces animaux qu’on torture pour nos steacks ou nos menus de fêtes.

Changer pour Elle, pour Eux deux, parce que peut-être, si nous ne faisons rien, feront-ils partie avec tous les autres enfants de leur âge de ceux qui déjà, devront partir, quitter leur lieu de vie. Parce que l’eau aura trop monté pour ne plus redescendre, parce que l’air sera devenu irrespirable, parce qu’il fera trop chaud, ou trop froid. On a tous envie de croire qu’on a quand même le temps mais il semblerait qu’on ne l’ait pas. Chaque année, dès le mois d’août, notre monde vit à découvert sur les ressources de la planète, et cette date avance année après année. Chaque année, un peu plus tôt, on a déjà épuisé tout ce qui était disponible et on épuise notre planète, encore et encore.

Cette culpabilité, elle m’a déjà permis de refuser beaucoup de choses que je ne pouvais plus cautionner : la viande issue d’élevages industriels, la grande majorité des produits laitiers, ma façon de me déplacer, de consommer des vêtements ou des loisirs. Elle me tient maintenant à chaque fois que je sors ma poubelle de salle de bains, surchargée de couches et de coton. Elle nous pousse à une nouvelle grande étape dans notre changement vers une vie moins coupable : le tout lavable pour nos enfants. Couches, lingettes, mouchoirs…

Sans doute que ce sera plus contraignant avec deux enfants, qu’il faudra être plus vigilants à respecter les jours de lessive pour ne pas se retrouver à court, sans doute que ci, ou ça. Changer ce n’est pas forcément simple, ça demande des efforts. Mais peut-on encore en faire l’économie? Combien de temps encore pourrons-nous rester dans ces schémas sans compromettre réellement l’avenir direct des deux ou trois prochaines générations, héritières malgré elles de ce qu’on aura, ou pas, culpabilisé?

Moi je n’y arrive plus. Me regarder dans la glace des fois, je n’y arrive plus. Souvent j’ai honte. Alors je cherche comment faire autrement, mon conjoint lui ressent moins d’urgence mais pour ma part j’ai vraiment peur, pour mes enfants et leurs enfants, pour toutes les générations à venir. J’ai l’impression d’une tâche immense, qu’on pourrait prendre par tous les bouts sans vraiment savoir si oui ou non ça changera les choses. Cette année c’est le tout lavable, l’année prochaine peut-être la voiture et après…qui sait.

Mais je ne veux plus avoir honte. Les concours de circonstances sont parfois étranges parce que je mène cette réflexion depuis plusieurs mois maintenant et ces derniers temps ma fille s’est prise d’amour pour une chanson que son père travaillait dans le cadre des cours de guitare qu’il donne chaque jour et où ses élèves choisissent parfois de travailler des chansons qu’ils aiment bien. Tout le bonheur du monde, de Sinsemilia. La chanson des fleurs, comme Lou l’appelle, parce que le clip montre des jolies fleurs qui poussent. L’ironie c’est que j’ai longtemps détesté cette chanson, de la part d’un groupe que j’adorais étant adolescente et qui pour moi, à l’époque avec ce titre, avait vendu son art à l’autel du marketing. Lou me demande la chanson des fleurs plusieurs fois par jour, et quelques années après l’avoir détestée elle me donne maintenant toujours envie de pleurer.

« Je sais pas quel monde on vous laissera, on fait de notre mieux seulement parfois, j’ose espérer que ça suffira. Pas à sauver votre insoucience, mais à apaiser notre conscience, pour le reste je me dois de vous faire confiance », disent-ils. Cette phrase résume tout. Je n’ai pas la conscience tranquille et la culpabilité me tient désormais à chaque fois que j’ajoute une couche dans ma poubelle, à chaque fois que je prends ma voiture pour un trajet que je pourrais faire à pied.

Alors encore une fois, je remercie cette culpabilité tant décriée de venir à nouveau me secouer les puces. On ne peut pas être sur tous les fronts. Travail, famille, maison…tout gérer en conscience c’est presque utopique. Mais un petit peu, sur ce qui nous semble faisable, à notre niveau, chacun pour sa famille en fonction de ses possibilités, de ses moyens financiers. On peut tous faire quelque chose, même si ça ne nous semble rien et qu’on pense que du coup c’est inutile. Juste pour se dire que oui, on est acteurs. Que ce changement, il ne viendra pas tout seul. Mais qu’on le doit à nos enfants, autant que notre amour et notre protection ici et maintenant.

Je remercie la culpabilité.

J’espère me sentir coupable encore quelques années, pour continuer à avancer.


Si cette vidéo ne s’affiche pas, vous pouvez la consulter ici (www.youtube.com/watch?v=BM8YKX1h3As)

Image en page d’accueil prise ici (www.cdandlp.com/item/1/15105-130110-0-1-0/115375427/sinsemilia-tout-le-bonheur-du-monde.html)

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