Lettre ouverte à Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des Femmes

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Madame la Ministre,

Je m’appelle Julie, j’ai 30 ans. Je vis en couple. Nous avons accueilli notre premier enfant en mars 2012, et notre famille s’agrandira au cours du mois de juin 2014 avec la naissance d’un nouveau bébé. Fille ou garçon? On ne le sait pas encore.

Mon conjoint et moi sommes des battants. Lui est auto-entrepreneur dans l’enseignement artistique et également musicien intervenant en milieu scolaire au sein d’une collectivité locale du Puy-de-Dôme. Quand à moi, après plusieurs années d’enseignement de la flûte traversière et trois ans d’interventions musicales en milieu scolaire, j’ai opéré un virage à 180° dans ma carrière professionnelle pour profiter de compétences parallèles dont je disposais depuis déjà fort longtemps. J’ai pris le train de l’auto-entrepreneuriat alors qu’il démarrait juste et me suis rapidement retrouvée à la tête d’une petite entreprise de graphisme et développement web qui a rencontré un succès certain grâce à mon dévouement total à cette activité. Ne jamais compter son temps, travailler parfois 80 heures par semaine pour développer ma structure et agrandir ma clientèle. En quelques mois, je m’extirpais de toutes les aides sociales auxquelles je prétendais et doublais pour ainsi dire mes revenus d’artiste des années précédentes.

Après 3 ans d’activité, nous décidions d’agrandir notre famille. Après avoir ainsi travaillé, acharnée, à cette entreprise que j’avais bâtie jour après jour, j’attendais un enfant et malgré le plaisir visible que j’avais à gérer et développer mon établissement, j’avais également un voeu très cher : rester auprès de ce bébé le plus longtemps possible avant de reprendre le travail. Malheureusement, le statut de chef d’entreprise offre bien de peu de possibilités en la matière : pas de congé parental, un congé maternité court…j’avais donc préparé le terrain en amont et réservé une partie de mon chiffre d’affaires pour les quelques mois après la naissance que je souhaitais passer auprès de mon enfant. Ma situation à l’époque me permit de m’arrêter presque 9 mois. Un luxe pour une indépendante.

Vint le jour de la reprise du travail. Un crève coeur. Ce n’était pas ce que je voulais, mais je n’avais pas le choix. J’en viens ainsi à l’objet de cette lettre.

Madame la Ministre, je vous assure que j’entends les arguments qui sont les vôtres. La situation de l’emploi féminin en France reste préoccupante et nombreuses sont les femmes qui, après plusieurs années de congé parental, ont bien du mal à se réinsérer sur le marché du travail. Toutefois, vous semblez considérer que toute femme n’aspire qu’à une chose : travailler, le plus vite possible. Vous semblez aussi déduire que les familles faisant le choix d’un parent au foyer ne le font que par intérêt fiscal et qu’il est nécessaire de remédier à ce problème. J’aimerais attirer votre attention sur le fait que vous vous trompez.

Lorsque j’ai repris le travail, j’ai découvert l’enfer du mode de garde. Les places de crèche inexistantes ou sur listes d’attente interminables et ce même dans le département plutôt peu peuplé qui est le mien, les tarifs ahurissants des assistantes maternelles, le reste à charge écrasant malgré la PAJE versée par la CAF. Pour pouvoir m’assurer un revenu équivalent au smic, il me fallait impérativement travailler 45 à 50h par semaine, c’est le lot de tout indépendant mais j’aimais mon travail et je pouvais, pour dégager 1800€ par mois les premières années, travailler sans soucis bien plus longtemps lorsque je n’avais pas encore d’enfants. Mon conjoint travaillant également, cela signifiait devoir placer notre fille en garde pour un contrat de 40h hebdomadaires. A la fin du mois, en additionnant le salaire de notre assistante maternelle, ses congés payés et ses indemnités journalières, la facture s’élevait à près de 650€. A celà s’ajoutaient les trajets à effectuer matin et soir pour déposer et récupérer mon enfant. Nous pouvions certes déduire encore 182€ de PAJE, mais sur un salaire d’à peine 1000€ me concernant, l’investissement s’est rapidement révélé écrasant. Au bout de quelques mois, nous ne pouvions plus payer et je constatais avec tristesse que je me retrouvais séparée de mon enfant chaque jour de 9h à 18h, parfois même le samedi matin lorsque le carnet de commandes le nécessitait, pour finalement consacrer pas loin des 2/3 de mes revenus professionnels au placement en garde de mon enfant. Non seulement je ne voyais pas ma fille, mais en plus je ne travaillais quasiment que pour payer cette absence quotidienne. On marchait sur la tête.

Quelques semaines plus tard, les attaques massives contre le régime d’auto-entreprise engagées par le gouvernement eurent raison de ma motivation : 2014 serait pour moi l’occasion de voir ma fille grandir et, pourquoi pas, de concevoir un autre bébé. Ce qu’il s’est produit. Je suis enceinte de 4 mois. Et je choisis, oui, je choisis, de rester au foyer jusqu’à ce que ce deuxième enfant souffle sa troisième bougie.

Par intérêt fiscal? Aucunement. Nous ne sommes pas mariés, ni pacsés, et quand bien même nous le serions que cela ne changerait rien. Simplement, je suis mère, et je souhaite m’occuper moi-même de mes enfants tant qu’ils ont besoin de moi. Bien sûr, nous aurions pu décider que ce soit mon conjoint qui cesse le travail. Financièrement cela aurait été pour nous plus intéressant, car c’était mon activité qui générait le plus de revenus dans le foyer. Mais nous avions à l’esprit une donnée plutôt basique en somme : il ne paraît pas si absurde, en dehors de toute considération de droits des femmes et de sexisme ordinaire, qu’une mère ait envie, simplement envie de s’occuper de ses enfants. Il ne paraît pas non plus insensé de dire qu’un enfant puisse avoir besoin, oui besoin, de la présence de sa maman. Certains diront alors que le père peut jouer ce rôle, rester à la maison, pendant que la mère va travailler. Peut-être. Je reste cependant gênée par une notion qui me paraît dangereuse : la mère et le père seraient donc interchangeables pour l’enfant? Ne pensez-vous vraiment pas qu’en dehors des considérations sociales modernes (ou pas), la femme puisse rester auprès de ses enfants par une quelconque « programmation biologique » à s’en occuper les premières années? N’est-ce pas ainsi chez la plupart des mammifères?

Je ressens comme une déconnection des réalités basiques du lien entre le bébé et sa mère. Les réalités basiques de notre condition de mammifères. Sous prétexte d’égalité, on prône l’égalitarisme. Je souhaiterais donc que vous alliez au bout de cette démarche en exigeant des brillants laboratoires français qu’ils cherchent comment rendre possible la gestation et l’allaitement pour les hommes, ainsi nous pourrions parler d’interchangeabilité. Si le père est extrêmement important pour l’enfant, sa place est différente de celle de la mère, et nous avons la chance qu’aujourd’hui la science nous livre des informations précieuses à ce sujet. Si la majorité des parents au foyer sont des femmes, ce n’est pas QUE par domination sociale masculine. Initialement c’est aussi parce que c’est ce qui est prévu par la Nature : la mère s’occupe de son petit, notamment chez l’Homme par une relation d’allaitement qui, hormis dans nos sociétés occidentales où trois mois semble être la durée maximale autorisée avant de devenir condamnable, l’allaitement du petit humain est censé durer plusieurs années. Jusqu’à preuve du contraire, ce sont les femmes qui allaitent le petit d’Homme. Les évolutions sociales et notamment la prise de distance avec les pratiques de maternage initialement prévues pour l’enfant permettent aux pères qui le souhaitent de prendre cette place de parent au foyer dès les premières semaines de l’enfant, mais sur le principe, rien de très étonnant à ce que la mère soit le membre du couple le plus souvent impliqué en terme de présence auprès des enfants les premières années.

J’ai conscience que la domination sociale masculine que vous dénoncez joue toutefois un rôle important notamment dans l’après-maternage, avec les difficultés de retour à l’emploi que j’ai déjà évoquées plus haut. Mais pensez-vous vraiment adopter une position féministe en usant de contraintes fiscales pour obliger les mères à s’extirper de leur condition de femme au foyer? Nous ne devons pas avoir la même notion du féminisme. Je ne considère pas féministe les décisions visant à dicter aux femmes ce qu’il est bon – ou non – de faire. On ne peut pas d’un côté revendiquer le droit à disposer de son corps et de l’autre proclamer que l’on est seule à décider du destin de milliers de femmes qui n’ont rien demandé. Etre féministe, c’est placer la liberté du choix pour chaque femme en maître mot de toute réflexion. Défendre les droits des femmes, c’est défendre leur liberté d’agir en leur âme et conscience, sans laisser quiconque leur dicter leur conduite ni prétendre détenir une vérité qui ne sera pas la leur.

Etre féministe, c’est lutter contre toute discrimination qui empêcherait la femme de retrouver du travail si tel est son souhait. Mais ce n’est certainement pas décider qu’au nom du progrès, la place de la femme n’est plus à la maison mais au travail, et celle de ses enfants à la crèche ou chez la nounou. Que faites-vous de toutes celles qui avaient abandonné leur travail pour quelques années par choix, par envie profonde d’élever leurs enfants, et que vous allez remettre sur le marché professionnel la mort dans l’âme et la facture alourdie de toutes les charges de gardes en plus de la hausse d’impôts que vous leur promettez?

J’aimerais comprendre. Quel est le but caché de votre projet, madame la Ministre? D’un côté, on nous abreuve de primes à la naissance, de prestations d’accueil du jeune enfant, on nous incite à enfanter en nous offrant les allocations familiales….et de l’autre, on nous dit qu’une fois l’enfant paru, il n’est par contre plus question de le gérer soi-même sous peine d’être fiscalement pénalisés. Tant pis si les modes de garde sont saturés, tant pis si la reprise du travail appauvrit le ménage du fait des frais engagés (garde d’enfants, transports, cantine…) et tant pis si les parents, nous parlons beaucoup des mères mais il y a aussi des pères dans cette affaire, n’avaient qu’une envie : s’occuper de leurs enfants.

Peut-être finalement auriez-vous du jouer la carte de la franchise. Les caisses sont vides. Depuis un an les nouveaux impôts ne cessent de fleurir, et sans doute Bercy a-t-il vu dans les parents au foyer une nouvelle niche fiscale à éradiquer. Tout euro est bon à prendre…j’aurais toutefois préféré découvrir, en ce début d’année 2014, les mesures phares du gouvernement pour récupérer les milliards dormant à l’étranger grâce à l’évasion fiscale, plutôt qu’une charge supplémentaire sur les ménages de classes moyennes qui commencent à ne plus savoir où donner de la tête.

Les mères, les parents au foyer ne sont pas des idiots, madame la Ministre, et chacun saura apprécier le sens caché de cette réforme. Vous l’exposez sous l’éclairage du droit des femmes, je me permets d’en avoir une autre analyse. Car il me semble qu’il n’y a plus de droits des femmes qui tiennent lorsqu’on leur retire celui qui leur est le plus précieux : la liberté du choix.

Je vous remercie de l’attention que vous porterez à ce texte et vous prie de croire, madame La Ministre, en mes meilleurs voeux de santé, de bonheur, et de liberté individuelle pour cette nouvelle année.

Julie G.

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[Edition après publication : il m’a été reproché un certain naturalisme suite au paragraphe où j’exprime mon point de vue concernant la « programmation biologique ». Il n’en est rien. L’idée n’est pas de dire que la place de la mère est et restera au foyer. L’idée est simplement de rappeler qu’une femme peut ressentir le besoin de rester auprès de ses enfants, non pas par simple envie ou par choix, mais par besoin. Cela n’enlève rien au fait que dans le développement de l’enfant, c’est la sécurité affective qui façonne l’avenir et qu’elle peut être prodiguée par tout adulte, masculin ou féminin, tant que les besoins de l’enfant sont comblés. Cela n’enlève rien non plus au fait qu’il n’y a pas de notion de bonne ou de mauvaise mère pour celles qui ne ressentiraient pas ce besoin. Pour autant les femmes ont aussi le droit, quand elles ressentent cet état de fait, de l’exprimer de cette manière, tout autant que celles qui ne le ressentent pas ont le droit de l’exprimer. Prendre en compte cet aspect de la vie d’une femme dans sa maternité quand elle l’évoque n’est à mon sens pas forcément incompatible avec la notion de droits des femmes et de progrès.]

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