Animale.

Materner au quotidien > WM parle d'allaitement > WM s'interroge

« Mais tu ne la poses jamais? »

Depuis la naissance de ma fille, j’entends cette question sous différentes formes. Lors du week-end de la Pentecôte, nous étions toutes les deux chez mes parents et devions aller de Lille à Nancy en voiture. Ce trajet fut une épreuve. Lou était visiblement très mal, impossible de la poser dans sa nacelle sans qu’elle ne se mette à hurler comme rarement elle l’avait fait jusqu’à ce jour. J’étais en larmes à l’idée de lui imposer un si long trajet alors qu’au bout de 20 kilomètres elle se trouvait déjà dans un état de cris très avancés, spasmes du sanglot à la clé. Il allait falloir lui faire endurer plus de 4 heures de transport…j’en avais le coeur arraché de la voir dans cet état.

Alors que je disais à voix haute « dès que je la pose, elle hurle… », mon beau-père me dit « oui mais bon, elle est tout le temps sur toi alors! ». Une manière de dire que l’état dans lequel elle était sur le moment ne pouvait être induit que par le fait qu’elle soit souvent portée et que donc, elle ne pouvait tolérer que je la pose. Le reste du séjour – comme le reste de sa courte vie – avait pourtant démontré maintes fois le contraire, mais la tension générée par ses cris stridents n’était sans doute pas étrangère à cette réaction un peu soudaine. Il fallait trouver une cause au malaise…ce fut la proximité dont je l’entoure sans cesse qui fut montrée du doigt. Tom, si tu me lis, ce n’est pas un reproche! Mais bien la base de la réflexion posée ici.

A chaque fois que l’on me fait une remarque en ce sens, j’ai une sensation étrange. L’impression qu’on me reproche quelque chose qui me paraît pourtant tellement normal: garder mon petit près de moi. L’impression que l’on voudrait que j’accepte comme une règle empirique que la place d’un bébé n’est pas dans les bras de sa mère. Qu’il faut l’en détacher au plus vite, pour lui apprendre qu’un jour il faudra de toute façon qu’il s’en passe. Est-ce toutefois une raison pour qu’il ne puisse pas en profiter tant qu’elle est là?

Parfois, j’entends dire que les choix que j’ai fait sont surtout une mode, qu’ils me conviennent d’abord avant de satisfaire les besoins supposés de ma fille. Je ne sais jamais trop quoi répondre. Parce que ces choix n’en sont pas! Jamais je n’ai choisi d’allaiter. Jamais je n’ai choisi de porter. Jamais je n’ai choisi de dormir avec mon bébé. Toujours, par contre, j’ai écouté mes tripes.

Et mes tripes à moi, m’ont fait découvrir une femme que je ne soupçonnais pas. Oh, je l’avais quand même bien entraperçue, au cours de ma vie, au cours des très nombreux moments passés à pouponner mes petits-frères ou les bébés que je gardais tellement souvent. Mais ces enfants n’étaient pas les miens. J’avais beau les aimer, je n’avais pas avec eux cette force incroyable qui transforme et transcende la femme.

Et puis, je suis devenue mère. Et j’ai ressenti alors cette force. Cette énergie sans nulle autre pareille, cet élan viscéral qui me poussait vers ce petit être si vulnérable, totalement dépendant de moi. De mes bras, de mon sein, de ma présence rassurante et protectrice. Dépendant de moi pour sa survie.

Alors, j’ai porté ma fille, autant qu’elle me montrait qu’elle aimait ça. Parfois des journées entières. Des journées entières sans que jamais un pleur ne se fasse entendre. Ni pour manger, ni pour dormir, ni pour quoi que ce soit d’autre. La proximité de ma petite me permettait de satisfaire ses besoins essentiels et vitaux sans qu’elle n’ait besoin d’aller jusqu’au cri pour me faire entendre que c’était le moment d’agir.

Alors, j’ai allaité ma fille, autant qu’elle me montrait qu’elle aimait ça. Pour la nourrir, pour la blottir. J’ai puisé en moi, et puise encore chaque jour, mon énergie vitale pour lui donner ce que j’ai de plus parfait et de plus abouti. Mon or blanc. Mon lait.

Alors, j’ai dormi avec ma fille, autant qu’elle me montrait qu’elle aimait ça. Parce que mon instinct me disait d’accompagner son sommeil, de la protéger de mes bras.

Mais rien de tout cela n’est un choix et tout n’est qu’évidence.

En devenant mère, je me suis abandonnée avec délice et pour un temps à ma condition de mammifère. Et comme tous les autres mammifères, je reste au plus près de ma progéniture. J’assume et revendique pleinement cette part profondément animale qui n’attendait que la naissance pour faire surface et s’emparer de moi. Je ne contrôle rien dans tout cela. Je reste au plus près de ma fille parce que c’est ce que la Nature a prévu pour elle et pour moi.

Non, la Nature n’a pas prévu que je la confie à la garde de quelqu’un d’autre ou que je l’habitue dès la naissance aux bras du premier passant. Non, la Nature n’a pas prévu que je la laisse seule le plus longtemps possible pour qu’elle apprenne l’autonomie. Non, la Nature n’a pas prévu que je la laisse pleurer pour qu’elle s’endorme seule.

La Nature avait prévu que l’Homme soit un mammifère. La société et la culture ont prévu que l’Homme rejette cette condition. Dès lors, on ouvre des débats pour savoir si oui ou non l’allaitement long est incestueux, ou si allaiter en public devrait être interdit. Dès lors, on considère que l’enfant doit être rapidement dressé afin qu’il fasse ses nuits le plus tôt possible et qu’il accepte de rester seul, de renier ses besoins, ceci afin que l’Homme puisse continuer à suivre le rythme infernal que sa vie lui impose et dans lequel l’enfant peut devenir un obstacle car cette petite chose, par nature, ne fonctionne pas comme lui. Entre écouter l’enfant et écouter l’effervescence des vies, la société a choisi.

Et pourtant…il me semble que s’accepter en tant que mammifère facilite tellement les choses et la relation à l’enfant qui naît. Car alors on ne se pose plus de questions sur pourquoi on allaite, pourquoi on porte, pourquoi on dort avec son petit. On ne fait qu’écouter ce que nous dit notre condition de mammifère, en dehors de toute intelligence culturelle, en dehors de toute convenance.

L’éducation des bébés est ce qu’elle est depuis que les hommes – sans H – ont décidé que c’était eux qui en poseraient les bonnes pratiques. Depuis ce jour, on cherche sans cesse à séparer les bébés de leur mère, pour tout et tout le temps. Ce retour de plus en plus prononcé vers l’allaitement ou encore l’émergence d’une nouvelle génération de mères qui en reviennent aux pratiques ancestrales du maternage, plutôt que d’être une mode, ne sont-ils pas autant de pratiques visant à assumer pleinement une condition de mammifère trop longtemps étouffée, dénigrée, vécue comme une insulte ou une honte?

Je suis un mammifère, et je le revendique.

Femelle, avant d’être femme.

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